Divertissement

Ron Ormond : « From Hollywood to Heaven the lost and saved films … – Culturopoing


Il est des films dont les motivations et les origines sont parfois plus fascinantes que les œuvres elles-mêmes. La famille Ormond, à laquelle les éditions Powerhouse consacre un formidable coffret ce mois-ci, illustre à merveille cette idée, résolument à part, au parcours aussi inattendu que leur destin. Ce fidèle trio  – un couple et leur fils – délivrant dès le milieu des années 50 de sympathiques films d’exploitation oubliables (westerns, films d’aventure, comédie…) et quelque peu anonymes, était-il vraiment prédestiné à s’imposer comme « maîtres » du cinéma fondamentaliste chrétien dans les années 70 ?

Né en 1910, Ron Ormond commence par être directeur technique à la fin des années 40, puis fonde la Western Adventure productions Inc, réalisant lui-même quelques westerns et réutilisant régulièrement des séquences des précédents pour les suivants. Cela devient vite une affaire familiale. June Carr (June Ormond une fois mariée) produit et joue régulièrement dans les films de Ron, lui-même apparaissant souvent dans des caméos. Mais surtout, le fils Tim se révèle en tant qu’acteur dès Girl From Tobacco Row en 1956, alors qu’il a 15 ans ; on voit la bouille changer durant les huit films tournés avec ses parents, ses rôles devenant toujours de plus en plus importants jusqu’à celui du protagoniste dans 39 stripes. Il sera également le directeur photo et le monteur sur quatre films. Cette entreprise familiale et artisanale force le respect.

En homme de son temps, Ron surfe sur les modes de l’époque en ciblant un public adolescent de drive-in et oeuvrant tout naturellement dans un cinéma d’exploitation fonctionnel entre le sexy, le comique, l’exotique… et la country, utilisant régulièrement le chanteur country d’Ormond Earl « Snake » Richards. Il n’est pas inutile de signaler également son intérêt pour les religions orientales, le paganisme, la méditation tout comme une attirance pour l’inconnu, la magie, et l’hypnose. Car par la suite, cette passion sera totalement annihilée par la révélation, les religions polythéistes ou les spiritualitéss parallèles, désormais observées avec défiance et mépris.

Le 11 octobre 1967, alors que June, Tim et lui-même se rendent à une projection de The Girl from Tobacco Row, leur avion personnel connaît peu après le décollage de sérieux soucis techniques et commence à descendre de plus en plus rapidement. Ron est aux commandes et doit tenter un atterrissage d’urgence dans un champ de vaches, non sans avoir fait une ultime prière comme il le déclarera plus tard

« Je vous en prie mon Dieu, ne nous laisse pas mourir. Si vous nous laissez la vie sauve, nous te consacrerons le reste de nos jours ». Et il tint promesse. Lorsqu’ensuite le prédicateur Estus Prikle vient lui proposer de collaborer avec lui, il est prêt. Le miracle a eu lieu. Et après des mois à avoir soigné lui et sa femme de graves blessures (Tim en est sorti indemne), il se convertit, et – avec sa famille – se lance dans la réalisation des films pour les évangélistes du Sud, et notamment cette trilogie dans laquelle où Estus Pirkle apparaît régulièrement à l’image : et pour cause, il la scénarise et la produit. La carrière captivante des Ormond mériterait probablement qu’on y consacre un film, qui chercherait sans doute à comprendre comment un accident d’avion a pu provoquer un accident spirituel et créatif.

S’il y a bien une constante dans les films de la Ormond Family, de la comédie au gore chrétien ; c’est bien son premier degré, humour compris, ce qui est attendrissant dans la première partie de leur filmographie, mais inquiétant dans la seconde. Car cette absence roublardise finit se retourner contre eux et faire peur.

Pour se faire une idée de l’univers des Ormond, imaginez Herschell Gordon Lewis sans cynisme ni ironie. 2000 maniacs (1964) de H.G.Lewis pourrait condenser leurs films d’exploitation et leurs films évangélistes. Gordon Lewis se moque allègrement de ses joueurs de country rednecks, de l’esprit du Sud, tout comme il jubile en plongeant joyeusement dans le gore, lorsque les psychopathes massacrent les pauvres touristes. Le couple Ormond, dans Forty Acre Feud filme avec amour et tendresse ses joueurs de guitare et autres autochtones déblatérant des dialogues insipides dans une ringardise attendrissante. A son avantage, contrairement à Lewis, Ormond respecte et aime la population qu’il décrit. Mieux que ça, il l’engage. Et lorsqu’il plonge quelques années plus tard dans l’extrême violence pour stigmatiser le danger communiste, c’est avec le même sérieux, sans une once de prise de distance. En poussant la comparaison plus loin, on pourrait presque croire que tous leurs films auraient pu être tournés par l’un des maniaques de H.G. Lewis.

En 1954, le couple Ormond se lance dans l’aventure exotique avec ce Unamed Mistress, souvent involontairement drôle, dans lequel des explorateurs sont mis au courant d’une malédiction frappant la jolie femme dont l’un deux est amoureux. Rien ne sert d’espérer se marier avec elle et la ramener aux Etats-Unis. Ayant vécu au milieu des bêtes, elle retrouve son instinct sauvage et ses pulsions animales – avec tout ce que cela comporte comme allusions sexuelles – et finira par abandonner les bienfaits de la civilisation. Si la vision n’est pas consciemment raciste, elle associe gentiment population africaine et animalité, tentant de de saisir la beauté exotique du peuple (beaucoup de stock shots) tout en peinant à dissimuler la supériorité de la civilisation blanche.

Les séquences où le gorille séduit la belle et combat ses soupirants sont d’autant plus désopilantes qu’il s’agit évidemment d’un figurant déguisé en singe, rejouant quelque peu les gestes de King Kong, non sans s’attarder sur les formes de la belle dont les seins menacent régulièrement de s’échapper. En revanche, lorsqu’il filme les indigènes, point de pudeur. Et la sauvage qui passe poitrine offerte devant les gorilles, comme s’il s’agissait de montrer qu’il s’agit du même monde n’était rien d’autre qu’une afro-américaine engagée par l’occasion pour Ormond, et ayant accepté de se dénuder.

Sans commentaire ! Rétrospectivement, on se dit que les Ormond devenus évangélistes devaient considérer comme une abomination le film qu’ils avaient tourné vingt ans auparavant. Dès leur premier film, la gêne est là, quelque chose dérange : dans ce colonialisme bisounours, le peuple africain semble si beau, avec ses coutumes et vivant au milieu d’animaux sauvages. La conclusion où l’homme blanc est massacré par le gorille et où la belle s’enfuit avec, main dans la main laisse muet. Aurions-nous manqué quelque ironie, quelque message subversif ?

En pensant à l’avenir céleste de leur carrière, on pourra s’étonner du thème abordé par Please Don’t Touch Me (1963) : le trauma d’un viol supposé rend à Vicky toute vie sexuelle impossible au sens de son couple. Son mari aimant (mais un peu impatient tout de même) n’y comprend rien. Consultant un médecin, Vicky accepte des séquences d’hypnose qui lui redonneront goût au sexe et la ramèneront vers la vérité. Le film n’est certes pas si bon, mais pavé d’intentions si louables qu’il en devient émouvant :  et surtout, il consacre la voix et le désir féminin, célèbre la victoire de l’écoute, la nécessité d’une démarche pour parvenir à une vie conjugale épanouie à une époque où la psychanalyse fleurit. Il parle de névroses, de mères possessives frustrées et dangereuses pour leurs enfants. Et surtout, de sexualité. Difficile de ne pas se demander ce que le couple a pensé de ce film abordant frontalement la libido d’un côté et l’hypnose de l’autre. Vu du côté évangéliste, ce serait probablement de la débauche et de l’occultisme.

Centré autour d’une élection dans un comté et d’un spectacle de Country, ménageant quelques séquences de comédies pas très drôles avec des personnages pittoresques, Forty Acre Feud (1965) fera surtout plaisir aux amateurs de musique country. On y retrouve les performances de musiciens renommés de l’époque, Bill Anderson, Skeeter Davis, Roy Drusky, George Jones, Ferlin Husky, Loretta Lynn et Del Reeves, les moments musicaux tenant lieu de véritables documents d’archives. On est toujours frappé par la naïveté de leur cinéma avant qu’elle ne se nomme irresponsabilité. Dans celui-ci, ils aiment tout naturellement leur personnages campagnards et leur musique.Le même genre de cadre, donc que celui d’H.G. Lewis, qui ridiculise ouvertement le même type de protagonistes et les transforme en psychopathes débiles… amateurs de country au coin du feu. L’évocation dans Forty Acre Feud de la préparation d’un sympathique barbecue dans le village nous renvoie à 2000 maniacs et à son barbecue un peu plus sanglant !

Le très ennuyeux The Girl from Tobacco Row (1966) est d’une ringardise assez frappante. Le repris de justice Earl « Snake » Richards s’évade de prison, recherchant l’argent volé caché dans une petite ville connue pour ses cultures de tabac, ET tombe amoureux de la jolie fille du prédicateur. The Girl from Tobacco Row prélude de la période religieuse, avec son préchi-précha, et l’idée d’une foi comme axe de rédemption. Le paradis n’est pas encore évoqué, mais nous n’en sommes pas loin. Vient ensuite l’insipide White Lightnin’ Road (1967) évoquant la rivalité entre deux coureurs de stock-car. La messe est dite, le film n’apportant rien de plus que son synopsis limité et sa façon de filmer les courses incitant fortement à s’endormir au volant.

The Exotic Ones (1968) est d’autant plus intéressant qu’il constitue le dernier long avant leur transition, mais pourtant un an après l’accident ! L’ultime blasphème avant l’expiation, il s’agit en quelque sorte d’un improbable mix entre exotisme, érotisme et film de monstre où Ed Wood n’est pas loin. Le film fait se rejoindre de manière improbable deux intrigues antithétiques : le quotidien d’une boite de strip tease et la capture d’un homme sauvage (et qui dit sauvage dit qu’il tue de manière féroce) dans la jungle, avec comme conclusion, la strip teaseuse et le monstre participant au même spectacle finissant en massacre. S’y greffe une histoire policière peu convaincante, avec des malfrats, des flics, des filles (légèrement) dénudées : ça n’est pas palpitant, c’est assez bête, mais le sentiment d’absurdité maintient l’attention. Et surtout, The Exotic Ones n’effeuille (pas trop) ses actrices : il paraît essentiel qu’il projète d’émoustiller avec du sexy et des filles qui se déhanchent. Il est donc particulièrement ironique qu’il précède le pire film (c’est à dire le meilleur), If Footmen Tire You, What Will Horses Do?. Car il est certain que si le couple Ormond avait poursuivi dans cette voie, c’était l’aller direct pour l’enfer.

Le cinéma évangéliste des Ormond renvoie à ce leitmotiv essentiel du cinéma d’épouvante montrant une télé semblant allumée jour et nuit, noir et blanc de préférence, et grésillante avec ses parasites herziens, sur une chaine dédiée où un prédicateur envoie de sempiternelles menaces apocalyptiques et désigne la dépravation du pays en cette époque de débauche. En général, ce genre d’arrière-plan constitue déjà le prélude au crime, le signe d’une Amérique puritaine et souvent d’une époque, les alentours de la guerre de Vietnam qui des décennies après semble ne jamais avoir été éteinte. Les crimes de massacre à la tronçonneuse et les folies rednecks semblent être logiquement possible lorsqu’une telle voix retentit comme signe d’un conservatisme du Sud, et d’un fondamentalisme comme miroir du futur bain de sang.

Les habitués du genre ont acquis cet élément comme un signe. L’un des derniers en date, Ti West, dans X, laisse s’exprimer un homme hurlant la force du péché sur un poste télé grisâtre, tandis que les crimes sont découverts. Et l’on découvrira à la fin que le révérend en question a « perdu » sa fille, désormais partie tourner un film avec les diables pornographes. Mais ce que tous les cinéphiles ne soupçonnaient peut-être pas, c’est que les évangélistes avaient eux aussi leur cinéma définissant quasiment un genre à lui tout seul, comme une forme de cinéma d’exploitation chrétien qui ne s’embarrassait pas de tabous quand il s’agissait de dénoncer. L’apostolat, la sincérité de la virulence, la transmission de la phobie mènent vers une obscénité totale, chaque image interrogeant l’éthique de la représentation. La voix de l’homme proclame les dangers de la débauche qui éloignerait de la grâce et du paradis, tandis qu’à l’écran l’image déverse une violence d’une impureté absolue quasiment pornographique. De la blancheur immaculée des intentions naît l’abjection de la mise en scène.

La plupart des films évangélistes sont présentés par un prédicateur qui interrompt le film régulièrement. Il s’agit souvent d’Estus W. Pirkle, prédicateur fétiche du Mississipi (pas l’état le plus démocratique des USA), commanditaire, et donc producteur et scénariste du film. Il est absolument terrifiant, d’autant qu’il ne joue pas. Il est juste lui-même, le fondamentalisme contenu en une personne.

Peu d’acteurs professionnels chez les Ormond, rien de plus pratique que de se servir dans la famille, et les fidèles capables de jouer des victimes tombant sous les balles des méchants tortionnaires.  Ce sont les mêmes visages que l’on retrouve au fil des films, et leur filmographie en général se résume à ces collaborations. Les films ne sont pas destinés à des sorties salles mais à être diffusés dans les églises concernées à travers le pays. Ils auront des millions de spectateurs et apporteront beaucoup d’argent, de quoi permettre aux communautés de poursuivre leur mission. Les films des Ormond ne sont pas uniques, la christianploitation ayant donné naissance à d’autres films, tournés essentiellement dans le Sud. Ainsi, avec principal réalisateur Donald W.Thompson, la Mark IV Pictures Incorporated tournera pas moins de 18 films, dont quelques fleurons de la SF apocalyptique chrétienne (A thief in the night, A Distant Thunder, Image of the Beast …) formidables mises en garde contre le progrès, les dangers technologiques entremêlés aux prophéties bibliques, mais aussi des histoires d’amour pur, des films d’enfants avec des ours, des teen-movies, visant à mieux éduquer les ados et leur éviter de prendre un mauvais chemin. En Pennsylvanie, en 1973, un certain Georges Romero fera de son Amusement Park commandité par des luthériens un brulot qui sera mal reçu et restera dans les placards jusqu’en 2021.

Les Ormond, eux, seront incapables de subversion. Inversons les valeurs : leurs pires films sont évidemment les meilleurs car les plus fascinants, ceux qui vont le plus loin dans l’abominable. Chacun de ces moyens-métrages (en général un peu moins d’une heure) tourne autour d’un thème précis. Le plus fou, le plus radical reste sans doute If Footmen Tire You, What Will Horses Do? qui pourrait se traduire par « « Si les fantassins vous fatiguent, que feront les chevaux? » » et qui évoque les risques d’une invasion communiste. De fait, le film respire une terreur absolue de Fidel Castro qui pousse les cinéastes à tous les excès fantasmatiques. Le but étant de terroriser les fidèles (et de les culpabiliser, car il y a en là dans l’assemblée, je vous vois ! semble-t-il suggérer). La fin justifie les moyens. Ils ont beau fustiger les dangers du capitalisme, ils utilisent très bien le filon du cinéma à sensation pour convaincre. Drôle de méthode qui aurait du déclencher un examen de conscience ! N’employant rien d’autre que les stéréotypes du cinéma de genre (horreur et anticipation essentiellement), car il faut capter l’attention du spectateur et effrayer l’homme, ils imaginent des dystopies, présages d’un futur très proche où des communistes psychopathes fusionnant l’uniforme cubain et nazi, asservissent la population, la massacre, et torturent et tuent ceux qui refusent de renier leur foi chrétienne. Non seulement le film ne se bride pas en matière de violence faite aux enfants, mais il est même extrêmement insistant. Et sans aucune distance. Au sein des fidèles, où se dirige le mieux la peur et le sentiment de protection ? Leur progéniture.

C’est donc là qu’il faut frapper. La scène la plus symptomatique du film met en scène un officier discute avec un petit garçon pour lui proposer de piétiner l’image du Christ. « Mais tu as tué mes parents » réplique l’enfant. L’officier lui répond qu’effectivement, car ils étaient des infâme chrétiens et que même si ça l’ennuyait, il serait obligé d’égorger l’enfant à son tour, s’il n’acceptait pas de cracher sur l’image pieuse.

Le découpage est à l’unisson, insistant sur le visage innocent, la botte du tortionnaire écrasant l’image et sa tête, en sueur, patibulaire. L’enfant refuse, déclarant que comme le Christ mort pour les hommes, il peut se sacrifier à son tour : il est donc décapité. Et sa tête roule dans l’herbe.

On atteint vraiment ici une forme d’abominable de la représentation, qui renvoie évidemment à la nature même de cinéma de propagande, et plus récemment aux vidéos que Daesch mettaient en scène pour augmenter les effectifs de son armée. Comme une légende sur une image, le prédicateur poursuivra en levant le doigt « vous ne voulez pas que ça arrive, n’est-ce pas ? »

Tout y passe dans les films. Pour menacer de l’enfer, il faut en donner les causes : drogue, danger de la télévision (les cartoons désignés comme sataniques pour les enfants, qui feraient mieux de lire la Bible), musique rock, alcool, courses de voiture. La jeunesse en perdition copule avant le mariage. La même méthode démonstrative est employée : la mise en scène du péché d’abord, la punition ensuite.

En naissent des monuments d’humour involontaires, à l’instar de ce moment de The Burning Hell où Tim le motard voit son ami Ken se faire écrabouiller, et rentre en panique se réfugier dans l’église, écoute le sermon, et, convaincu, lance au prêtre : « je vous en prie, ne me dites pas qu’il est condamné aux flammes de l’enfer » et le prédicateur très réconfortant lui répond un « si ! il brûle en enfer » avant que le film ne s’enchaine sur une vision « terrifiante » des abîmes démoniaques de rouge et de feu !

De temps à autre, les contraires se rejoignant, la dimension psychédélique reprend le dessus malgré elle et à leur corps défendant l’inspiration esthétique des Ormond n’est pas – toute proportion gardée – foncièrement éloignée des spectacles blasphématoires de Kenneth Anger. Si les deux voyous ne croyaient pas aux flammes de l’enfer, Tim le survivant est désormais convaincu qu’ils avaient tort. Six ans s’étaient écoulés entre Easy Rider et Burning Hell, mais il est clair que les prédicateurs n’avaient pas encore digéré l’arrivée de ces Hell Angels et autres motards serviteurs de Satan.

Le cinéma d’Ormond entremêle toujours deux types d’esthétiques qui renvoient aux deux faces de la religion : la béatitude et la souffrance éternelle. Si c’est l’horreur qui domine avec cette fâcheuse tendance au gore chrétien, les tableaux saint-sulpiciens avec leurs nuages, leur ciel bleu et leur descentes angéliques en superposition d’image, sont d’un kitsch poilant (et toujours sans une once d’ironie), qui rappelleraient presque l’ouverture des Monty Python Flying Circus. La beauté de ce qui nous attend si l’on obéit aux règles tient de la confiserie écoeurante.

Le couple étaye son bon sens de leur raisonnement à travers des représentations régulières d’histoires de la Bible, preuve de manifestations du Mal ou du Bien, de ceux qui dans la plus belle histoire jamais contée, ce sont comportés comme des justes ou des serviteurs de Satan . Des moments en général très drôles et ridicules où des acteurs amateurs – ils le sont tous – déguisés en orientaux, affublés de barbe et de turbans, rejouent l’histoire biblique.

Dans The Grim Reaper (1976), une mère s’inquiète pour son mari et son fils ainé qui ne vont plus ni l’un ni l’autre à l’Eglise. Le fils veut devenir pilote de stock-car : Dieu le punira, il se tuera en voiture. Quant au père, il veut communiquer avec les morts. Cela en dit long sur le degré d’embrigadement de Ron Ormond, lui qui s’intéressait dans les années 50 aux autres possibilités spirituelles. Peut-être avait-il fait lui-même des séances de spiritisme ! Sans doute une erreur de jeunesse ! Rien de neuf dans l’ultime collaboration avec le révérent Estus Pirkle et son charisme habituel, The Believer’s Heaven (1977) : même routine, mais plus ennuyeuse, avec ses pécheurs égarés au destin tracé et ses preuves par l’exemple puisées dans la Bible, façon Cecile B.de Mille cheap.

Aussi édifiant qu’il soit, 39 Stripes (1979) échappe toute proportion gardée à la forme habituelle, puisque, passée l’introduction d’Ed Martin dont le film est tiré, personne ne vient interrompre la narration avec des sermons. Ex membre d’un gang, Ed Martin s’est donc converti au christianisme en prison en 1944, et est devenu prédicateur à l’intérieur des prisons, fondant les HopeAglow Prison Ministries. Voici donc son histoire, un peu romance. S’il est un peu mieux construit et moins haché que les autres, Ormond ne peut pas s’empêcher de s’adonner à son péché mignon de la violence complaisante, montrer des clous plantés dans les mains lors des hallucinations christiques, ou des prisonniers se faisant torturer par de méchants gardiens.

Atteint d’un cancer, Ron Ormond ne terminera pas The Second Coming (1980) qui sera achevé par son fils et sa veuve et sortira à titre posthume.  A chacun sa conception de la SF, Ormond mettait donc en scène la seconde venue du Christ, étape eschatologique culminante de la vie des hommes, ou plutôt de leur disparition, résultant de ce qu’a fait Jésus pour nous en mourant sur la croix. Cet inévitable moment où tout finira permet une fois de plus de séparer les croyants des impies : l’occasion pour Ormond de conseiller aux fidèles de peaufiner leur vie spirituelle sur terre afin d’avoir la meilleure place au ciel. En parallèle à ce pertinent conseil, il agite la peur d’une époque dirigée par l’antéchrist dans un cinéma d’anticipation où l’état policier s’inspire – toutes proportions gardées – des chaos de THX 1138 ou New York 1997 – tout cela saupoudré de séquences bibliques pour illustrer le propos, jusqu’à un final tant attendu, où le Christ, comme le Père Noël, descend du ciel avec ses chevaux blancs. La Jesusploitation dans toute sa splendeur.

Le cinéma des Ormond est indispensable à la culture cinéphilique, il permet de mieux décéler encore les relents puritains de certains films d’horreur, ou en contraire d’en saisir toute la subversion cryptée, voire l’ambiguïté d’œuvres qui incluront à la fois la possibilité de l’existence de Dieu et celle du fanatisme. Les Ormond nous permettent de comprendre ces origines et combien, quand il s’agit de religion, le cinéma américain peut être douloureusement tiraillé, voire schizophrène, jusqu’à laisser le spectateur face à un gouffre, à l’instar du fabuleux et déstabilisant The Rapture de Michael Tolkin ou du désagréable Emprise de Bill Paxton.

Lorsqu’un cinéma comme celui de la famille Ormond ne brille d’aucun génie, il échappe aux règles et libère sa singularité, son improbabilité lorsqu’il devient douteux, sans qu’on sache très bien s’il on doit en rire ou s’en effrayer. Les deux, probablement. Historiquement, questionnant notre rapport à l’image, l’essence de son éthique, et la représentation de la mise à mort au cinéma, l’œuvre des Ormond devient donc passionnante lorsqu’elle dépasse – totalement inconsciemment – les bornes de la décence. Comme un témoignage essentiel d’un pan méconnu du cinéma de propagande et de prosélytisme. Alors qu’il est censé incliner à une morale stricte, à des règles inviolables, c’est là qu’il devient le plus transgressif. Un peu comme si Salo avait été filmé par des fascistes.

 

Technique et bonus
Les copies ont souffert mais les cassettes étaient parfois les seules versions disponibles, le matériel d’origine ayant pour la plupart des films brulé dans un incendie.  If Footmen Tire You What Will Horses Do?The Burning Hell, The Believer’s Heaven,  39 Stripes et It’s About The Second Coming ont échappé à l’accident et bénéficient d’une restauration 2K à partir des négatifs originaux ou 16 mm.

Plusieurs commentaires audio sont disponibles : l’auteur et biographe des Ormond, Jimmy McDonough sur Please Don’t Touch Me (2023), l’actrice, danseuse exotique, cracheuse de feu Georgette Dante ainsi que Jimmy McDonough sur The Exotic Ones (2023). Le fils d’Estus Pirkle accompagné du documentariste Brian Rosenquist intervient sur If Footmen Tire You What Will Horses Do? (2023). Tim Ormond, l’auteur Jimmy McDonough, et le restaurateur de films, Peter Conheim commentent The Burning Hell (2023). Enfin, ce sont à nouveau Tim Ormond and  Jimmy McDonough qu’on entend sur It’s About The Second Coming (2023). C’est évidemment passionnant d’avoir autant d’intervenants sur des films aussi particuliers.

Les bonus :

  • Edge of Tomorrow ( June et Ron Ormond, 1961, 50 mins): portrait perdu du chasseur d’ovnis Reinhold O Schmidt.
  • Estus Pirkle Sermon (1970, 64 mins) : document sonore très rare d’un sermon du prêcheur
  • Forgotten Memories scènes de production(15 mins)

Plusieurs oeuvres de Tim Ormond

  • A Tribute to Houdini (1987, 60 mins) : John Calvert exécute une série de tours inspirés par le célèbre artiste d’évasion et magicien Harry Houdini
  • Lash LaRue: A Man and His Memories (1992, 71 mins): documentaire rarement vu,  dans lequel la star de western réfléchit sur sa vie et son travail
  • June Carr: The Virtual Vaudevillian (1997, 30 mins) : portrait de sa mère et collaboratrice, June Carr Ormond
  • Forgotten Memories (1997, 20 mins) : court-métrage deux femmes se rencontrent dans des circonstances extraordinaires.

Beaucoup de spots radios ou télé et des bandes annonces viennent compléter les suppléments. Le petit livre d’une centaine de pages s’avère un complément indispensable pour comprendre toute l’histoire de la famille Ormond et comment s’est construite sa filmographie.

Ici s’effacent les frontières du bon et du mauvais, du bien et du mal. Ce coffret peuplé de mauvais films s’avère totalement indispensable, non pas pour procéder à une réhabilitation quelconque, ni pour en rire au n-ième degré, mais pour comprendre comment les idéologies peuvent parfois nourrir la création artistique (au sens très large) de manière terrifiante, et comment l’image peut servir à des causes extrêmement douteuses. Le couple Ormond serait sans doute tombé dans les oubliettes du nanar, si un prêcheur fondamentaliste n’avait pas un jour frappé à leur porte. Rarement la religion chrétienne n’aura aussi peut ressemblé au message pacifiste délivré par le Christ.

 

FROM HOLLYWOOD TO HEAVEN: THE LOST AND SAVED FILMS OF THE ORMOND FAMILY, coffret édité par Powerhouse – Indicator

Tous les films bénéficient d’un sous-titrage anglais.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).



Source link

Hugo Dupuis

Dans un monde peint de nuances d'encre et d'imagination, je suis Hugo Dupuis, un Spécialiste du Blogging, en équilibre à la croisée de l'exploration et de l'expression. Avec les salles de l'Institut Catholique de Toulouse comme ma creuset créatif, j'ai forgé un chemin où les mots deviennent des fenêtres ouvertes sur des contrées indomptées. Du plateau géopolitique à la délicate tapisserie de la nature, de l'arène rugissante aux couloirs secrets du divertissement, mon clavier danse au rythme des histoires en attente d'être racontées. La transparence est mon étoile guide, illuminant chaque récit de la brillance de l'authenticité. Alors, entrez dans ce royaume d'encre et d'idées, alors que nous nous embarquons ensemble dans un voyage à travers le labyrinthe de la politique mondiale, la symphonie de l'environnement, le frisson du sport et l'énigme du showbiz.

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button