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Arctique : Ottawa abandonne nos stations météos | JDM – Le Journal de Montréal


OTTAWA – Alors que l’Arctique est convoité par la Russie, le Canada y collecte de moins en moins de données météorologiques, ce qui menace la navigation dans le très stratégique passage du Nord-Ouest.

Le passage du Nord-Ouest permet de rallier l’Atlantique Nord au Pacifique en traversant l’archipel arctique canadien. À partir de l’Atlantique, on peut y accéder en remontant la côte de Terre-Neuve-et-Labrador jusqu’au large du parc national des Monts-Torngat. Ensuite, on vire à l’ouest pour rejoindre la baie d’Hudson, ou bien on poursuit vers le nord pour atteindre la mer de Baffin.





La ligne rouge représente le tracé du passage du Nord-Ouest.


Wikipedia

C’est précisément dans le parc des Monts-Torngat que Robert Way, professeur à l’Université Queen’s, mène ses recherches. Il y a quelques jours, la température ressentie y était de 40°C, indique-t-il, du jamais-vu dans cette région où le mercure oscille habituellement autour de 10°C en été.

Mais les données d’Environnement Canada ne refléteront pas cette hausse de température, puisque le nord de Terre-Neuve-et-Labrador, au nord de la communauté inuit de Nain, n’a plus de station météo, dénonce M. Way. Deux ont été fermées en 2017 et la dernière a cessé d’émettre des données au printemps, dit-il.



Un chercheur de l'Université du Québec à Trois-Rivières quantifie les événements météo extrêmes en hiver près de Cambridge Bay, au Nunavut.


Le réchauffement climatique est tel en Arctique que ce lac près de Cambridge Bay, au Nunavut, s’assèche. Cette photo aérienne a été prise pendant le tournage du documentaire La guerre de l’Arctique, du Journal.


Manu Chataigner

«Ça va augmenter les risques pour la navigation», prévient le colonel à la retraite Pierre Leblanc, ancien commandant de la Force opérationnelle interarmées (Nord) du Canada. Pour que la Marine, la Garde côtière et les pêcheurs naviguent de façon sûre, explique-t-il, il est important d’avoir des prévisions météo exactes et, donc il y a de stations météo, moins il y a de sources d’information et moins les prévisions sont fiables.

Zone de plus en plus fréquentée

Le nord du Labrador n’est que la pointe de l’iceberg. Partout en Arctique, «il y a eu une chute drastique du nombre de stations après l’an 2000, dénonce le Dr Way. On est revenu à ce que c’était dans les années 1950 pour les températures, et pour les précipitations, on a moins de données qu’en 1920».



Un chercheur de l'Université du Québec à Trois-Rivières quantifie les événements météo extrêmes en hiver près de Cambridge Bay, au Nunavut.


Cette carte du Canada montre que les communautés autochtones admissibles au Programme de nutrition nord – un indicateur des populations les plus isolées et vulnérables du pays – sont pour la plupart exclues de la couverture des radars météo concentrés au sud du pays. Ces communautés sont majoritairement situées en zone subarctique et arctique.


Robert Way

La région a pourtant de plus en plus besoin de ces données, car en faisant fondre la banquise, le réchauffement climatique rend l’Arctique de plus en plus fréquentable. Dans le passage du Nord-Ouest, le trafic maritime a augmenté de 44% entre 2013 et 2019, d’après les données du Conseil de l’Arctique.

Outre le trafic commercial, touristique et scientifique, l’armée et la Garde côtière canadienne doivent y circuler régulièrement pour surveiller le trafic, ravitailler les communautés et assurer des opérations de recherche et de sauvetage de plus en plus fréquentes. La Marine royale canadienne y tient d’ailleurs, en ce moment, son exercice arctique annuel, à Nanook.



Un chercheur de l'Université du Québec à Trois-Rivières quantifie les événements météo extrêmes en hiver près de Cambridge Bay, au Nunavut.


Le navire de défense côtière Goose Bay traverse le fjord Saglek, dans l’océan Atlantique, au nord du Labrador, au cours de l’opération Nanook, le 8 août 2022.


Caporal Kuzma, Forces Armées Canadiennes

Moscou et Pékin s’activent

Pendant ce temps, cette année seulement, la Russie, qui a bien compris l’intérêt stratégique des routes maritimes polaires, a déployé 42 stations météorologiques de haute précision de son côté du pôle Nord. Et elle compte les multiplier jusqu’en 2035, a déclaré l’Institut de recherche arctique et antarctique russe.

Ces stations météo flottantes sont situées le long de la route maritime du nord, l’équivalent du passage du Nord-Ouest au large de la côte russe de l’océan Arctique. Leur déploiement est une étape clé dans la création de la route polaire de la soie, une voie navigable ralliant l’Asie à l’Europe, que Moscou veut développer en partenariat avec Pékin.

Les scientifiques fédéraux inquiets

OTTAWA – La couverture météo dans le Grand Nord canadien est si déficiente que le prestigieux magazine scientifique américain Science s’en préoccupe et que les scientifiques d’Environnement Canada tirent la sonnette d’alarme.

En mars dernier, Science a relevé que le manque de fiabilité des données météo dans notre Arctique menace la sécurité des communautés nordiques et les projections climatiques, non seulement pour cette région, mais aussi pour celles plus au sud, puisque ce qui se passe dans le Grand Nord a un impact sur ce qui se passe partout sur la planète.

Question de vie ou de mort

Pour les résidents de l’Arctique aux prises avec un climat de plus en plus changeant, la météo est vitale, souligne le professeur Robert Way, de l’Université Queen’s: «L’absence de prévisions fiables met des vies en danger», insiste-t-il.



Un chercheur de l'Université du Québec à Trois-Rivières quantifie les événements météo extrêmes en hiver près de Cambridge Bay, au Nunavut.


Robert Way

Sans prévisions précises, les avions et les bateaux ne peuvent assurer le ravitaillement ou le transport de malades. Les hélicoptères de recherche et de sauvetage sont cloués au sol, les chasseurs se perdent dans le blizzard, la glace brise sous le poids des équipements, etc.

Environnement Canada plaide que «les observations peuvent être difficiles» en Arctique. Pourtant, ceci n’empêche pas les pays scandinaves d’avoir une couverture météorologique sur 100% de leur territoire nordique, note M. Way.



Un chercheur de l'Université du Québec à Trois-Rivières quantifie les événements météo extrêmes en hiver près de Cambridge Bay, au Nunavut.


Sur cette carte montrant la Norvège, la Suède, la Finlande, on distingue en gris pâle les zones couvertes par des radars météo.


Application Windy

Environnement Canada se défend d’abandonner le Nord, indiquant au Journal avoir fait «d’importants investissements pour revitaliser et moderniser l’infrastructure de surveillance». Le Ministère explique qu’entre 2013 et mars 2023, deux nouvelles stations ont été installées et 12 ont été modernisées dans l’Arctique.

Ce n’est cependant pas assez pour rassurer les scientifiques du Ministère. Dans un article publié en novembre dans la revue scientifique Atmosphere-Ocean, trois d’entre eux notent qu’il est «difficile d’estimer les moyennes régionales et nationales des précipitations» dans le Nord parce qu’il n’y a pas suffisamment d’instruments de mesure répartis équitablement sur le territoire et maintenus sur de longues périodes de temps.

Dans un autre article publié dans la revue scientifique Earth System Science Data, également en novembre, d’autres scientifiques du gouvernement indiquent que les prévisions météo sont de plus en plus basées sur des modèles mathématiques qui sont reconnus pour leur manque de fiabilité. Ces modèles doivent être alimentés par des données collectées sur le terrain à long terme, données inexistantes en l’absence de stations météo, explique M. Way.





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Theo Lefevre

Dans le vaste océan du cyberespace, je suis Théo Lefèvre, un Journaliste Web captivé par les histoires qui se tissent à travers les fils numériques. Mon parcours à l'Université Américaine de Paris a façonné ma plume, tandis que mes curiosités se dévoilent à travers la science et la technologie, le monde des affaires, et l'athlétisme. Porté par mon passé de passionné de sport et d'économie, chaque article que je compose est un reflet transparent de mon engagement envers l'authenticité. Joignez-vous à moi pour explorer les méandres de l'innovation scientifique, les intrications du monde des affaires et les défis du terrain d'athlétisme, tout en partageant un voyage honnête et stimulant à travers mes écrits.

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