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L’agriculture en ville ? Encore une utopie – Le Parisien


On hésite à emprunter la rampe d’accès qui s’enfonce dans le parking sombre et désaffecté de la cité des Indes, à Sartrouville (Yvelines). Difficile d’imaginer que ce sous-sol abrite une jeune pousse de la foodtech, autrement dit une start-up française de l’alimentation. Pourtant, c’est là qu’est installée Champerché, avec ses murs de légumes, d’herbes et de fleurs aromatiques qui poussent sous des halos de lumière violette. Un de ses fondateurs, Antoine Fuyet, va droit au but : « Notre ambition est de démontrer que, à l’échelle locale, on peut nourrir les villes avec un impact environnemental maîtrisé et des prix accessibles à tous. » Rien que ça.

On a tellement envie d’y croire. Sur le papier, les promesses de l’agriculture urbaine font rêver : produire des fruits et légumes sur les toits, dans des parkings souterrains, dans des conteneurs ou dans des « fermes verticales » biberonnées à la technologie, le tout en consommant moins d’eau, pas de pesticides et peu de foncier. « Nos 700 mètres carrés de cultures verticales hors sol, c’est l’équivalent de 24 hectares de terres maraîchères ! », s’enthousiasme l’entrepreneur. Seul bémol à cette perspective réjouissante et salvatrice : on ne compte plus le nombre de start-up qui, ces derniers mois, ont été placées en redressement judiciaire, faute d’avoir trouvé leur modèle économique.

Des projets géniaux mais coûteux

L’une d’elles a longtemps fait rêver : Agricool. Cette entreprise de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) annonçait des fraises, des herbes aromatiques et des salades cultivées dans des conteneurs à deux pas de chez soi. Après avoir levé 35 millions d’euros et séduit des investisseurs, pourtant aguerris, parmi lesquels Xavier Niel, et même la Banque publique d’investissement, elle a été placée l’an dernier en redressement judiciaire. Autre exemple, la start-up berlinoise Infarm, avec ses potagers urbains disséminés dans des supermarchés (Metro et Intermarché en France), a annoncé finalement qu’elle prenait ses cliques et ses claques pour aller se développer aux États-Unis, là où l’énergie est moins chère. Adieu la France, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et le Japon.

En juin, c’est la société Agripolis, concepteur de fermes urbaines sur les toits, qui annonçait sa mise en liquidation judiciaire. Que n’avait-elle pas promis ! Au-dessus du parc des Expositions, porte de Versailles à Paris, sa ferme pilote qualifiée de « plus grande ferme urbaine d’Europe » devait permettre de récolter jusqu’à 1 tonne de fruits et légumes par jour en haute saison. Elle n’en a produit que 10 tonnes en un an, et la moitié du chiffre d’affaires du gestionnaire du site, Nature urbaine, provient de l’organisation d’événements. Enfin, Aerofarms, la plus grande ferme verticale du monde, installée dans le New Jersey aux États-Unis, s’est mise cet été sous la protection de la loi américaine sur les faillites.

Alors, utopie, simple correction d’un marché qui s’est emballé ou vraie solution d’avenir pour l’alimentation sur une planète qui se réchauffe ? On ne parle pas là des fermes urbaines à vocation essentiellement pédagogique, à l’image de la ferme urbaine de Saint-Denis, de celle nichée sur le toit du collège Flora-Tristan à Paris (XXe) ou encore de celle de Peas & Love à Beaugrenelle (XVe), mais plutôt de start-up ambitieuses et susceptibles de nourrir les citoyens. Pour ces dernières, les investissements en capital-risque en Europe devraient reculer de 70 %, selon le cabinet DigitalFoodLab.

Si techniquement ces projets sont, à n’en pas douter, géniaux, économiquement c’est plus compliqué. Pour une raison simple : cultiver des fruits et des légumes dans des fermes urbaines nécessite d’éclairer par des leds, de réguler la température et l’hygrométrie, d’apporter la juste dose d’engrais, etc. De l’agriculture de précision. Tout est numérisé et reproductible, mais coûte très cher. Sans compter le coût du foncier, de l’investissement et de la R&D pour trouver la bonne techno.

« Le coup de grâce de ces modèles, c’est l’énergie »

Oublié, le modèle romantique des conteneurs qu’on empile au cœur des villes. Pour que ça marche, il faut « passer à l’échelle » (en anglais, « scale-up »), comme on dit dans le monde des start-up. « Aux Pays-Bas, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, on voit apparaître des fermes verticales géantes installées en zone périurbaine et dotées de technologies avancées qui commencent à donner des résultats intéressants », observe tout de même Matthieu Vincent, cofondateur du cabinet DigitalFoodLab et expert de la foodtech. C’est aussi l’ambition de Champerché, qui doit boucler dans les prochaines semaines une deuxième levée de fonds pour sécuriser du foncier en Île-de-France – 5 hectares de sous-sol – et y installer deux fermes plus grandes et plus productives. « Déjà, l’an dernier, on a réalisé deux fois le chiffre d’affaires d’Agricool en levant dix fois moins d’argent », lance Antoine Fuyet.

« Le coup de grâce de ces modèles, c’est l’énergie », poursuit Matthieu Vincent. Elle représente entre 20 % et 30 % des coûts de production des fermes verticales. Forcément, avec la flambée des prix de l’énergie, ça pique un peu. À Bordeaux (Gironde), les Nouvelles Fermes n’ont pas ce problème. « C’est simple, on n’éclaire pas, on ne chauffe pas, on ne climatise pas », explique Thomas Boisserie, l’un des cofondateurs. La jeune pousse a en effet bâti son modèle de production sur l’aquaponie, une technique ancestrale qui consiste à élever des poissons et faire pousser des plantes en symbiose, en circuit fermé. « Nous consommons zéro pesticide de synthèse, et 90 % des engrais proviennent des déjections des poissons. Finalement, cela nécessite cinq fois moins d’investissement que les fermes verticales », poursuit Thomas Boisserie qui prévoit, après seulement deux années d’activité, d’être rentable dès l’année prochaine. En revanche, cela nécessite du foncier. À terme, il faudra donc faire de la place, dans les plans locaux d’urbanisme des nouveaux quartiers, à cette agriculture urbaine.

Les Nouvelles Fermes produisent 60 tonnes de légumes et 12 tonnes de truites arc-en-ciel par an, qu’elles livrent le matin en vente directe et dans des grandes surfaces. « On satisfait déjà 1 % des besoins en salades des habitants de Bordeaux Métropole et 4 % des besoins en truites arc-en-ciel », détaille Thomas Boisserie. Reste la question du prix de cette production maraîchère. Cyrille Cabaret, associé de la société de capital-risque Demeter Ventures, en convient : « C’est compliqué de rivaliser avec les productions maraîchères importées d’Espagne. »

Ce n’est pas un hasard si bon nombre de start-up se focalisent pour le moment sur des produits à forte valeur ajoutée, comme les herbes aromatiques, les micropousses et les fleurs comestibles, très prisées des chefs cuisiniers. Et plus rentables à cultiver. À Château-Thierry (Aisne), dans un ancien entrepôt de William Saurin, la start-up Jungle produit même, au milieu de ses aromates, des brins de muguet pour le compte de l’industrie cosmétique. Autant dire qu’on est encore loin, très loin, d’un modèle agricole autosuffisant, productif et nourricier.



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Theo Lefevre

Dans le vaste océan du cyberespace, je suis Théo Lefèvre, un Journaliste Web captivé par les histoires qui se tissent à travers les fils numériques. Mon parcours à l'Université Américaine de Paris a façonné ma plume, tandis que mes curiosités se dévoilent à travers la science et la technologie, le monde des affaires, et l'athlétisme. Porté par mon passé de passionné de sport et d'économie, chaque article que je compose est un reflet transparent de mon engagement envers l'authenticité. Joignez-vous à moi pour explorer les méandres de l'innovation scientifique, les intrications du monde des affaires et les défis du terrain d'athlétisme, tout en partageant un voyage honnête et stimulant à travers mes écrits.

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